"épaves" Jannick Deslauriers & Camille Charbonneau: Brussels
Le naufrage, la tempête et le sépulcral comme expériences du sublime romantique me semblent être des béances, corrosives mais souples, pour s’immerger en se blessant avec délice dans la cartographie erratique des sutures spectrales proposée par Jannick Deslauriers et Camille Charbonneau.
Atlantide postapocalyptique, Épaves évoque tant une étrange église engloutie que la coque d’un bateau renversé, souvenir lointain des marins-architectes. Sans point d’ancrage dans cette carène ou charpente en tension fragile, nous plongeons dans un labyrinthe fragmentaire, comme réfracté dans un miroir déformant et fissuré.
Permutent
les lignes de fuite
d’une vision embrumée et
parcellaire,
d’un voyage déroutant en ébauche.
Ce voyage évoque la traversée des colonisateurs vers le « Nouveau Monde », de l’Europe vers les Amériques, transportant avec eux des modèles et des outils d’oppression. Sous couvert de progrès, ces systèmes ont imposé des structures sociales coercitives, une pression morale et une domination politique, incarnées notamment par les lieux de culte, l’hôpital, le monument, voire les serres botaniques, vitrines de la maîtrise de l’altérité et de la nature, humaine comme végétale.
Les artistes entreprennent ici un voyage à rebours, exhumant de l’autre côté de la terre les dépouilles de cette pensée asphyxiante. Les plans deviennent volumes incertains,dans une sorte de poche d’eau croupie et opaque d’où surgissent des cadavres d’histoires, tout de rouilles et de voiles fanés, colonnes dévertébrées, chimères artificielles décharnées. Leurs cicatrices surpiquées prolifèrent en filigranes entomiques dans l’espace disloqué des limbes de nos mémoires parcellaires et sélectives. Mystérieuses reliques ou devenirs meurtris d’une image en évanouissement, dont on n’aurait pas oublié les contours mais qu’on ne saurait recomposer dans son ensemble, elles apparaissent et disparaissent par accident. Les cristallisations monstrueuses du surgissement, en suspens, émergent et se reflètent dans une eau ridée par le souffle frissonnant du vent, larvée par des crinières d’algues en déliquescence.
Fantasmagories en flottement,
Ce mobile aux échelles déstabilisantes,
chute et se pose sur des attèles vacillantes,
En cascades chaotiques,
Hallucinations collectives